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L’île-laboratoire : figures littéraires des avant-postes insulaires

Date et heure :

12 juin 2026 | 10h00 - 17h30

Journée d’études projet ANR – Scientific Outposts

L’île-laboratoire : figures littéraires des avant-postes insulaires

Date : Vendredi 12 juin 2026 Horaires : 10h00 – 17h30 Lieu : Campus Condorcet, Bâtiment Recherche Sud, Rez-de-chaussée, Salle 0.03

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Programme de la journée

Session Matinée

  • 10h00 | Introduction. Les îles savantes : littératures des avant-postes insulaires.

    • Intervenant : Jérôme Lamy (CESSP, CNRS)

  • 10h20 | Des îles à tous vents : l’essor de l’Insulaire à la fin du XVIe siècle, en France, Espagne et Italie.

    • Intervenant : Frank Lestringant (Cellf 16-18, Sorbonne Univ.)

  • 11h00 | L’Espace de l’île : des voies de l’imaginaire dans la littérature lusophone.

    • Intervenante : Ana Maria Binet (Univ. Bordeaux Montaigne, AMIBER)

  • 11h40 | (Re)penser la société à partir du corps utopique : les îles-romans d’Aldous Huxley.

    • Intervenante : Ioana Andreescu (EHESS, CESPRA)

  • 12h20 | Les Imaginaires socio-techniques de l’île laboratoire. Etudes de cas et apports conceptuels STS aux Island studies.

    • Intervenant : David Dumoulin Kervran (USN/IHEAL-CREDA)

13h00 – 14h30 | PAUSE repas

Session Après-midi

  • 14h30 | Îles/laboratoires et expérimentations génomiques – l’insularité comme dispositif de confinement du vivant et du risque.

    • Intervenante : Virginie Maris (CNRS CEFE)

  • 15h10 | Hors du monde, hors de la loi : savants criminels, hubris et dispositifs insulaires chez Jules Verne.

    • Intervenant : Kevin Even (USN, CRP19)

  • 15h50 | L’Île Mystérieuse de Jules Vernes, un avant-poste de l’anthropocène ?

    • Intervenant : Jérôme Lamy (CNRS-CESSP)

  • 16h30 | Discussion générale

Présentation de la journée d’études

Les îles constituent un élément capital de la littérature depuis les débuts de la modernité (Lestringant, 2002). Espace replié, propre à détourer une hétérotopie diffractant et recombinant les structures sociales et politiques d’une époque, l’île s’impose comme un puissant vecteur d’imaginaires (Bernardie-Tahir, 2002 ; Binet, 2014 ; Castekain, 2006). Ses configurations multiples – et notamment les archipels – constituent des matrices fictionnelles jouant sur le thème du discontinu (Lestringant, 2020). Les fictions utilisent notamment l’île pour y déployer les schèmes classiques de la renaissance des individus confrontés à une nature généreuse (c’est le cas de Robinson Crusoé [Nora, 2003]), ou bien pour envisager une pédagogie de la vie insulaire, comme dans le cas de L’île au trésor de Stevenson (Dias de Carvalho, 2017).

Lorsque cette thématique de l’île croise la question des pratiques savantes, ce sont donc deux formes de représentation du monde et de sa transformation qui s’articulent. L’île – supposée vierge ou inhabitée – s’impose rapidement comme l’espace d’une possible expérimentation sur la nature (Gugganig, Klimurg-Witjes, 2021). La journée d’étude que nous proposons croisera le motif insulaire aux problématiques de la production scientifique. Recommencement infini du monde, l’insularité nouvelle et blanche ouvre potentiellement la voie à une science sans entraves. L’île du docteur Moreau d’H.J. Welles s’impose comme le théâtre de l’hubris maléfique, des hybridations monstrueuses, du dépassement de l’humain et finalement de sa perte (Gay, 2019). Sans une conduite raisonnable des actions savantes, l’île est une perdition et appelle la dissolution du sens commun ou des valeurs humanistes.

Tout le projet de Jules Vernes a précisément consisté à introduire une puissante rationalité dans l’ordre insulaire (Lavondès, 1994). Dans L’île mystérieuse, le travail des naufragés aériens consiste à profondément transformer le cadre initial pour en faire un espace quadrillé par la science et la technique. L’île à hélice radicalise encore cette rationalisation de l’insulaire en faisant l’imposant comme pur artefact.

Cette matrice des îles savantes nous semble propice à une réflexion collective autour du rapport entre l’insularité, les pratiques savantes et les avant-postes. En effet, une série de questions travaille la matière littéraire fictionnelle et peut conduire à un rapprochement fécond avec les approches socio-historiennes de la notion d’avant-poste de la science.

Parallèlement à cette « scientifisation » de l’île, la perspective de l’île comme laboratoire à explorer et/ou à exploiter s’est également imposée, notamment dans les imaginaires de l’abondance biologique (Pelletier, 2011 ; Greenhough, 2011). Dans la discipline scientifique de la biogéographie, et partant bien au-delà dans toutes les branches de l’écologie, les îles ont pris une place centrale comme modèle théorique depuis plus d’un demi-siècle, depuis l’essai fameux du biologiste fondateur du terme biodiversité et storyteller Edward O. Wilson (Wilson 2010).

Cette métaphore de l’île comme laboratoire naturel demande à être davantage travaillée. Notamment parce qu’il existe un rapprochement historique entre l’émergence du laboratoire moderne et les débuts de la littérature de l’insulaire. Songeons que le laboratoire du physicien Robert Boyle, au 17e siècle, s’inventait comme un espace autonome, à l’abri du monde, seulement occupé par des gentlemen capables de rapporter fidèlement les expériences savantes (Shapin, 1988). Au même moment, Daniel Defoë imagine son Robinson naufragé capable de saisir toutes les ressources d’une île pour affirmer son individualité première (Ménissier, 2012). Dans ce double mouvement, quelque chose de la modernité s’élabore qui prend l’insularité pour principe.

Il importe donc d’interroger ce moment singulier de l’histoire des savoirs et de la littérature. D’autant qu’au 18e siècle, comme l’a montré Richard Grove, l’île s’imposera comme l’étalon d’une nature fragile, ou, à tout le moins, dont les ressources sont nécessairement limitées (Grove, 2013). C’est ici la thématique de la finitude qui, dans ce troisième cas, vient relier les imaginaires des savoirs et de la modernité.

Cette journée d’études sera l’occasion de s’interroger sur le croisement entre l’insularité, l’isolement et le déploiement de recherches scientifiques particulières. On envisagera également la place des processus de rationalisation dans l’imaginaire de la robinsonnade qui suppose une réinvention du monde, selon des principes scientifiques. De même, l’imaginaire du laboratoire insulaire, extension d’une pratique inenvisageable dans un centre urbain ou même dans une métropole questionne le rapport à l’éthique de la science et aux limites des opérations de connaissance. Enfin, il sera important de saisir les traits nouveaux des imaginaires insulaires qui prêtent aux îles des propriétés révélatrices sur le changement climatique contemporain et plus généralement l’anthropocène (Redon, 2019).

Parce que l’île condense les traits contradictoires des sociétés, elle offre, en miniature, le dépliement infini des félicités collectives comme celui des visions les plus sombres d’une humanité sans retenue. Nous tenterons donc, dans cette journée d’études, de faire saillir quelques traits marquants de la littérature centrée sur les insularités savantes en combinant les approches disciplinaires et en ouvrant large le corpus des textes de fiction. L’enjeu de la rencontre est aussi de prolonger les dialogues déjà esquissés entre les études littéraires et les études sociales des sciences et d’envisager les différentes façons de rendre compte d’une politique des savoirs centrés sur la matrice insulaire.

Bibliographie

  • Bernardie-Tahir, N., 2002, « Délivrez-nous de l’imaginaire des îles ! », Annales de Géographie, n° 745, p. 5-16.

  • Bertrand, D., 2015, « Le microcosme insulaire de Jules Vernes dans L’Île mystérieuse. De l’île de la Désolation à l’île Lincoln », Romanica Silesiana, n°10, p. 53-63.

  • Binet, Ana Maria, 2014, « L’imaginaire de l’île, une constante anthropologique », in Maria de Jesus Cabral, Ana Clara Santos (dir.), Les possibilités d’une île, Paris, Editions Petra, p. 33-43.

  • Castekain, Jean-Pierre, 2006, « Approches de l’île », Ethnologie française, vol. 37, n°3, p. 401-406.

  • Dias de Carvalho, Adalberto, 2017, « De l’île comme représentation anthropologique à l’île comme statut ou visée des projets éducatifs », Klesis, n° 38, p. 8-17.

  • Gay, Julie, 2019, Evolutions du motif de l’île déserte dans la littérature d’aventures victorienne (Stevenson, Conrad et Wells) : « Fin de siècle » et mutation du genre, Thèse de littératures, Université Michel de Montaigne, Bordeaux III.

  • Gugganig, Masha, Klimurg-Witjes, Nina, 2021, « Island Imaginaries : Introduction to a Special Section », Science as Culture, vol. 30, n°3, p. 321-341.

  • Greenhough, Beth, 2011, « Assembling an island laboratory », AREA, vol. 43, n°2, p. 134-138.

  • Grove, Richard, 2013, Les îles du Paradis. L’invention de l’écologie aux colonies, 1660-1854, Paris, La Découverte.

  • Lavondès, Henri, 1994, « Jules Verne, les Polynésiens et le motif de l’île mouvante », Journal de la Société des Océanistes, n° 99, p. 131-139.

  • Lestringant, Franck, 2002, Le Livre des îles : Atlas et récits insulaires de la Genèse à Jules Vernes, Genève, Droz

  • Lestringant, Franck, 2020, Bribes d’îles. La littérature en archipel de Benedetto Bordone à Nicolas Bouviers, Paris, Classiques Garnier.

  • Meistersheil, A., 2004, « La figure de l’île sacrée », Cahiers slaves, n°8, p. 187-196.

  • Ménissier, Thierry, 2012, « Nature humaine et auto-institution de l’existence. Le dialogue entre Locke et Rousseau par l’intermédiaire du mythe de Robinson », Annales Jean-Jacques Rousseau, T. 50, p. 135-162.

  • Nora, Philippe, 2003, « Du spirituel dans l’île », Tracés. Revue de Sciences humaines, n°3, p. 9-23.

  • Pelletier, Philippe, 2010, « Postface. L’île-laboratoire, le retour ? », in François Taglioni (dir.), Insularité et développement durable, Paris, IRD, p. 489-504.

  • Redon, Marie, 2019, Géopolitique des îles, Paris, Editions Le Cavalier Bleu.

  • Shapin, Steven, 1988, « The House of Experiment in Seventeenth-Century England », Isis, vol. 79, n°3, p. 373-404.

  • Wilson, E. O. (2010). « Island Biogeography in the 1960s ». In Losos JB, Ricklefs RE (eds.). The Theory of Island Biogeography Revisited. Princeton University Press. pp. 1–12.

  • MacArthur, R. H., Wilson, E. O. (2001). The theory of island biogeography (2de édition, écrit original de 1967). Princeton, N.J: Princeton University Press.

salle 0.003, bât. de Recherche Sud | Campus Condorcet

5 cours des Humanités
Aubervilliers, 93322 France